antoine mayerat

«Et elle me raconte l’histoire du Beau Voilier chargé d’êtres humains. Des centaines de millions d’êtres humains.

Au départ, il s’agissait d’un long voyage d’exploration. Ces hommes voulaient savoir d’où ils venaient, où ils allaient. Mais ils ont complètement oublié pourquoi ils sont sur ce bateau. Alors, peu à peu, ils ont engraissé, ils sont devenus des passagers exigeants, la vie de la mer et du bateau ne les intéresse plus. Ce qui les intéresse, c’est leur petit confort. Ils ont accepté de devenir médiocres, et lorsqu’ils disent: “C’est la vie», ils acceptent de se résigner à la veulerie.

Le capitaine s’est résigné, lui aussi, parce qu’il a peur d’indisposer ses passagers en virant de bord pour éviter les récifs inconnus qu’il perçoit du fond de son instinct, la visibilité baisse, le vent augmente, le beau Voilier continue au même cap. Le capitaine espère qu’un miracle se produira pour calmer la mer et permettre de virer de bord sans déranger personne.

Le soleil est monté jusqu’à la méridienne. Il a passé la méridienne, et je n’ai toujours pas bougé. Maintenant, ma mouette dort sur mon genou. Je la connais depuis longtemps. C’est la Goélette blanche, elle vit sur toutes les îles où le soleil est le dieu des hommes. Elle part en mer le matin et regagne toujours son île le soir. Alors, il suffit de la suivre. Et elle est venue m’avertir à plus de sept cents milles aujourd’hui, pourtant elle ne s’éloigne pas à plus de trente ou quarante milles d’habitude. Je l’avais cherchée en vain dans l’océan Indien pendant que Marie-Thérèse courait vers les récifs. Et j’avais perdu mon bateau dans la nuit. La vérité, c’est que je dormais l’après-midi dans le confort de ma cabine quand la Goélette blanche voulait me montrer l’île cachée derrière les récifs.

Alors elle se réveille et me raconte encore le Beau Voilier où bon nombre d’hommes sont restés des marins. Ceux-là ne portent pas de gants, pour mieux sentir la vie des cordes et des voiles, ils marchent pieds nus et conservent le contact avec leur bateau si grand, si beau, si haut, dont les mâts arrivent jusqu’au ciel tout là-haut. Ils parlent peu, observent le temps, lisent dans les étoiles et dans le vol des mouettes, reconnaissent les signes que leur font les dauphins. Et ils savent que leur beau Voilier court à la catastrophe.

Mais ils n’ont pas accès à la barre ni aux cabillots, tas de va-nu-pieds tenus à longueur de gaffe. On leur dit qu’ils sentent mauvais, on leur dit d’aller se laver. Et plusieurs ont été pendus pour avoir tenté de border les écoutes des voiles d’arrière et de choquer celles des voiles d’avant afin de modifier au moins un peu le cap.

Le capitaine attend le miracle, entre le bar et le salon. Il a raison de croire aux miracles… mais il a oublié qu’un miracle ne peut naître que si les hommes le créent eux-mêmes, en y mettant leur propre substance.»

Bernard Moitessier 1969